L’art de révéler en masquant, Mask Series No. 6, 1996

MASK SERIES No. 6, 1996, est l’œuvre déconcertante de l’ombrageux Zeng Fanzhi. Un artiste qui marie les symboles de la Chine révolutionnaire avec l’art occidental. Un secret chinois éveillant aujourd’hui les portes monnaies des collectionneurs internationaux.

Mask Series No. 6 1996, Zeng Fanzhi

MASK SERIES No. 6, a été créée en 1996, deux ans après que Zeng Fanzhi ait débuté la série sur la thématique des « Masques ». Une succession de toile qu’il réalise, pendant dix ans, sous l’influence Pop Art, où cet artiste discret dévoile un soupçon de son vécu, empreint d’une subjectivité unique.

Né à Wuhan, en 1964, Zeng Fanzhi a connu la révolution culturelle et la propagande très active du régime maoïste, qui lui ont permis de dessiner sa vision du monde. Un climat d’oppression déposé telle une cicatrice sur ses tableaux.

« L’impact de la Révolution culturelle a contribué à la complexité de l’univers dans lequel nous avons grandi. En tant qu’artistes, nous avons eu beaucoup d’expériences pour nourrir notre imagination » Zeng Fanzhi

En 1993, il s’installe à Pékin. La vie urbaine, l’isolement et l’observation des coutumes de la ville sont à l’origine de cette série où il utilise les notions d’aliénation et d’isolement. Il se rend compte qu’au coeur d’une grande ville, les habitants ne montrent jamais leur véritable visage. Il exprime les questions liées à l’individualité, sentiment nouveau en Asie.

Mask Series No. 6 conte huit personnages masqués, enlacés amicalement les uns contre les autres, se tenant par les épaules et la taille. Une allure déroutante, accompagné de mains démesurées. Ils se dessinent, face au spectateur sur un fond jaune, et portent tous un foulard rouge autour du cou, symbole de la réussite dans la Chine communiste. Leurs vêtements sont ordinaires, pourtant l’individu de droite se distingue, portant un tee-shirt agrémenté d’une couronne de lauriers. Des masques blancs de carnaval, où sont peints de larges sourires, sont portés par ces sujets. Leurs visages-masques sont identiques : puissants regards aux pupilles cruciformes, sourires pleins de dents et rouge à lèvre sang. Une apparence qui interpelle, créant une sorte de trouble avec leurs traits caricaturaux.

 « Derrière la plupart de ces masques, c’est moi. J’avais très peu d’amis car je venais d’arriver à Pékin » Zeng Fanzhi

Tous sourient mais quels visages exhibent-ils derrière leurs masques ? L’artiste dit avoir eu le désir d’exposer ce qu’il voyait dans la rue. Soit l’occidentalisation de la société chinoise à la fin des années 90, soit cette expression artificielle. Comme si l’obscénité de dévoiler ses sentiments ne pouvait être qu’une imitation du bonheur impudique des occidentaux, si éloignée avec les habitudes de réserves de la société chinoise. Seul, leurs mains gigantesques personnifie ce que l’on ne peut cacher, le passé ouvrier. Un moyen de montrer comment deux mondes se rencontraient et désunissaient les hommes jusque dans leur personnalité. On se créer un personnage par le masque, et de là l’individu devient étranger à lui même. Pour Zeng Fanzhi, le visage ne doit dévoiler ni ce qu’il veut ni ce qu’il vit. Cette période, liée à une profonde solitude, fait écho à son enfance où, ne pouvant pas faire partie du groupe des Pionniers, il se sentait seul, exclu et différent de ses compagnons. Ces jeunes masqués portent chacun le foulard rouge, foulard qu’il n’a jamais eu, « vécu comme un déshonneur » par ses parents, comme « une ombre » sur son enfance.

Ce tableau est la représentation d’un malaise, d’une crise de l’image, d’une vision de la vie qui n’est pas la leur, basée sur l’illusion d’un sourire masqué. Une œuvre troublante, vendu pour 9,6 millions de dollars, en mai 2008 lors d’une vente aux enchères Christie’s à Hong Kong, faisant de Zeng Fanzhi, l’artiste asiatique vivant le plus cher.

Vijata Gupta, étudiante en troisième année à l’EIML Paris